Puy-de-Dôme : et si on parlait d’eau ? [1]
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Journée mondiale de l’eau, marche pour l’eau à Volvic, consultation publique concernant le nouvel arrêté-cadre « sécheresse », puis le prochain Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE Loire Bretagne, 2022)… le printemps politique et écologique tourne aussi autour des questions de l’eau et de ses usages. Pour nous, élu.e.s écologistes de Clermont-Ferrand et de sa Métropole, les dispositions du futur arrêté préfectoral ne sont pas satisfaisantes au vu notamment de l’ampleur et de la récurrence des sécheresses liées au dérèglement climatique. Ce débat nous offre l’occasion d’explorer quelque peu le dossier et les enjeux de la gestion de l’eau dans notre département.

L’amplification ces dernières années des impacts du changement climatique sur le cycle de l’eau et la répétition des canicules et des sécheresses a posé le débat des usages et du partage de la ressource par l’ensemble de ses utilisateurs, individuels comme professionnels. Le Puy-de-Dôme n’a pas échappé à l’émergence de ce débat. Dans ce contexte, des questions comme celle des bassines agricoles (réservoirs consacrés à l’irrigation) ou encore celle de l’exploitation de ressources profondes par la Société des Eaux de Volvic ont à maintes reprises occupé les colonnes de l’actualité locale. C’est également en réaction à une tension nouvelle sur l’accès à l’eau que s’esquisse une réflexion sur l’interconnexion des différents réseaux d’eau potable de notre département, en anticipation de pénuries aggravées d’ici quelques années.

Puy-de-Dôme : la « guerre » de l’eau a commencé

Dans le département, on produit chaque année 32 millions de m3 d’eau potable, dont plus d’un tiers (13 millions m3) sur et pour le territoire de la Métropole clermontoise. C’est à peu près, et en moyenne, la moitié de ce volume (15 millions de m³, avec des volumes très variables néanmoins : 30 millions de mètres cubes lors de la sécheresse de 2003) qui est utilisé pour l’irrigation des cultures ; un prélèvement conséquent dont les restrictions prévues en cas d’alerte et d’alerte renforcée sécheresse (restrictions horaires et restrictions des volumes, 25 et 50%) doivent permettre de sauver les cultures. Quant aux éleveurs, il arrive de plus en plus fréquemment qu’ils aient recours au réseau d’eau potable pour désaltérer des troupeaux harassés par les chaleurs estivales.

D’une autre côté, la Société des Eaux de Volvic (SEV) du groupe Danone prélève chaque année jusqu’à 2,7 millions de m3 d’eau dans les eaux souterraines de Volvic après avoir quasiment doublé ses prélèvements en 20 ans; volume comptant pour 10 fois la masse d’eau consommée par la population de Volvic. Quand, dans le même temps, le débit du ruisseau issu de l’aquifère exploité voyait son débit divisé par 7… Le tout, sans restriction aucune dans l’arrêté sécheresse préfectoral, dans la mesure du respect des autorisations d’exploitation délivrées par l’État.

Durement touché par la double année de sécheresse 2019 – 2020, l’ensemble de la profession agricole se mobilise afin de répondre à des besoins croissants en eau et en irrigation pour des modes culturaux souvent peu efficaces du point de vue de la préservation et de l’économie de la ressource. Parmi les réponses envisagées et demandées, celle du stockage de l’eau ressort très nettement, occupant le devant des discussions avec la préfecture comme des revendications syndicales d’une profession qui essuie il est vrai, à la fois les impasses d’un modèle agricole hyper productiviste et les limites de la crise climatique. Elle se fonde sur le modèle d’irrigation concerté et développé en Vendée depuis une trentaine d’années afin de stocker une partie de l’eau de pluie qui, sans cela, serait, une fois les nappes pleines, repartie intégralement à la mer.

Aussi dans le Puy-de-Dôme, quatorze nouvelles retenues (cuvettes ou baignoires pour ne pas parler de bassines, plus grandes) sont d’ores et déjà prévues, dont une partie en Limagne pour répondre aux besoins de la grande culture céréalière. Pour ce faire, un protocole a été signé en octobre 2020 entre l’État, le Département et la Chambre d’agriculture afin d’encadrer la réalisation de ces ouvrages dont l’emplacement est pour l’instant tenu dans la plus grande discrétion. De peur notamment de réveiller la vindicte de riverains et d’associations qui, suite à des deux années de sécheresse, s’alarment d’une rareté croissante de la ressource en eau dans nos territoires longtemps préservés tant le Massif Central a longtemps pu s’appuyer sur sa réputation de château d’eau national; elles s’inquiètent aussi des injustices liées à la gestion d’une pénurie qui, dans le même temps, tend à préserver des prélèvements pouvant aggraver et le dérèglement climatique et cette même pénurie : en effet, si la profession agricole, et l’État dans son sillage, se mobilisent pour stocker de la ressource en eau, le débat n’a pas encore été engagé sur les usages, l’adaptation des cultures et des pratiques culturales, sur l’efficacité des pratiques de prélèvement et d’irrigation et, in fine, sur le partage de la ressource. Faut-il arroser plus ou bien adopter des cultures plus appropriées à ces chaleurs nouvelles, voire des pratiques culturales facilitant la rétention d’eau dans les sols ? La question d’un possible « conflit des usages » est posée. Et elle dépasse, et de loin, la seule question de la gestion des étiages pour poser celle de la gestion des communs.

Du droit d’exploitation au devoir de préservation

Dans l’immédiat et dans le cadre de cette gestion des étiages à laquelle se limite la préfecture avec cet arrêté-cadre sécheresse, il nous semble possible de rappeler le respect de quelques principes :

– nous devons réfléchir à la manière de consacrer un droit d’accès à l’eau potable (tel que reconnu par la loi sur l’eau de 2006) en tant que bien commun soumis à un principe de répartition équitable au sein d’un même bassin et si besoin à des périodes de restriction selon les usages. Dans le même temps, nous devrions veiller à faire évoluer les principes de gestion de la ressource en eau, en passant du droit de prélèvement au devoir de préservation.

– nous devons apprendre à classer les usages de l’eau en fonction de leurs priorités respectives, la priorité des priorités restant l’accès de chaque individu à l’eau et à ses aménités : par aménités, nous entendons les bienfaits immédiats de l’eau mais aussi ses bienfaits indirects comme la production agricole nécessaire à notre alimentation (et pas à l’exportation par exemple). Cela implique de réfléchir dans le même temps à soutenir les agriculteurs qui pourraient potentiellement souffrir de ces futures restrictions en les accompagnant dans un travail de reconstruction d’un système hydraulique naturel et d’adaptation voire de reconversion de leur production vers un modèle d’agriculture nourricière moins gourmand en eau.

– nous devons également parvenir à imposer, en cas de sécheresse, des restrictions sans exception à tous les usages les moins prioritaires, y compris ceux relatifs à la production industrielle d’eau minérale pour l’instant étrangers à toute forme de restriction d’urgence. Dans le même sens, il nous semble absurde de maintenir les droits d’eau exorbitants accordés aux gestionnaires de greens de golf, y compris en période de crise aiguë et de probable canicule. Par suite, il serait sans doute pertinent de transférer ces droits d’irrigation aux îlots de fraîcheur urbains prévus par l’arrêté en cas de canicule, sous réserve néanmoins que la définition de ceux-ci soit objectivée sérieusement (selon des critères clairs, à la fois sociaux, sanitaires et écologiques) auprès des communes soucieuses d’en créer pour le confort estival de leurs habitant.e.s.

– à demander l’information la plus transparente, la plus indépendante et la plus pertinente possible sur les débits comme sur l’ensemble des prélèvements en eau du département afin d’anticiper au mieux les situations de crise, mais aussi d’évaluer l’impact respectif de chacun des usages sur le renouvellement de la ressource. Il en va de la qualité du débat élargi que nous devons avoir sur la gestion future de l’eau dans le département du Puy-de-Dôme. Pour cela et afin de mieux anticiper les épisodes de sécheresse marquée en adaptant plus tôt les prélèvements, il nous paraît important de mesurer les débits plus en amont que cela n’est fait aujourd’hui mais aussi plus en profondeur, dans les nappes, tant toutes ces eaux sont étroitement interconnectées.

[…] A suivre.