Le vote FN, signal de désintégration territoriale (1)
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Métropolisation, compétitivité et concurrence des territoires, hyperconcentration des ressources et désintégration des périphéries… toutes les logiques économiques, territoriales et institutionnelles actuelles conduisent à creuser sans cesse plus profondément les fossés qui séparent les territoires ; générant de fait un vaste sentiment d’abandon, aujourd’hui capté par le Front National.

Une analyse éclairante d’Enzo Poultreniez.

– A compléter par notre série sur la question métropolitaine en général et à Clermont-Ferrand en particulier.

Métropole, métropole, mais quelle métropole ? (1)

– Métropole : une soif de croissance (2)

Métropole : du géant au vivant (3)

Les résultats du Front national aux élections européennes viennent confirmer la dynamique impulsée aux élections cantonales de mars 2011. Ils ne sont donc pas une surprise, même si le niveau de mobilisation de l’électorat frontiste peut surprendre. Le Front national obtient 4,7 millions de voix (24,85%), soit autant qu’au soir du 21 avril 2002. Et ce alors que l’abstention est considérable (57,6%) et démontre un désintérêt général. Bref, le Front national a clairement renforcé son socle électoral, cette population qui se déplace quoi qu’il advienne pour soutenir sa championne. Manipuler les chiffres pour tenter d’atténuer le succès électoral du FN est donc aussi efficace que de cacher la poussière sous le tapis.

Bien sûr, c’est d’abord l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du FN suite au congrès de Tours de janvier 2011 qui a permis ce score. En rendant le FN en apparence plus présentable, elle a fait oublier en partie son père et ses outrances. Ses différentes prises, de Fabien Engelmann (ancien syndicaliste CGT et nouveau maire d’Hayange) à Robert Ménard (ancien président de Reporter Sans Frontières) en passant par Gilbert Collard (avocat et député du Gard), Florian Philippot (énarque et nouveau député européen) ou plus brièvement Laurent Ozon (identitaire environnementaliste, théoricien du localisme) ont donné une image d’ouverture à son parti et lui ont permis de lancer des offensives idéologiques sur des sujets délaissés jusqu’alors par le FN : l’économie, la laïcité, les libertés publiques (et numériques) et même la dignité animale.

A l’exception du débat sur le mariage pour tous, Marine Le Pen a réussi à masquer des tensions politiques internes pourtant nombreuses. Alors que la plupart des partis offrent une image désunie (Front de gauche, EELV, PS ou UMP), le Front national soigne sa communication et essaie au maximum de prévenir les couacs. Il a par ailleurs fortement investi sur la formation de ses militants et de ses cadres. Force est de constater que si le FN est aujourd’hui aussi haut, c’est avant tout parce qu’il s’en est donné les moyens quand d’autres partis se regardaient le nombril.

Enfin, les affaires qui ont éclaté ces derniers mois et qui ont éclaboussé tous les partis politiques dits de gouvernement ont bien sûr renforcé l’abstention et, par vases communicants, le score final du FN. Pourtant ce parti n’est pas irréprochable, bien au contraire. Mais le « cordon sanitaire » a créé une frontière symbolique entre ceux qui ont le pouvoir et peuvent en abuser, et ceux qui ne l’ont pas… et sont donc présumés irréprochables. Le front républicain, qui justifie par automatisme le soutien à un candidat dit républicain, même s’il a été condamné par la justice ou a développé un système clientéliste local, renforce encore cette frontière. Il en va de même quand années après années des partis ne tenant pas leurs promesses succèdent à d’autres partis qui ne les tiennent pas non plus. La déception conduit à l’abstention, la rancœur au vote FN.

Tout ceci concourt à rendre l’ascension de Marine Le Pen plus rapide que prévue. Elle en est d’ailleurs sûrement la première surprise. Mais la lame de fond n’est bien sûr pas là. Les raisons qui amènent un citoyen à devenir électeur frontiste, ponctuellement ou durablement, sont nombreuses. Ce sont autant de calques qui se superposent. Il n’y a pas d’explication unique, d’autant moins que le FN devient petit à petit un parti « attrape tout » (une idée développée par Erwan Lecoeur notamment) qui fait se coaguler tous les mécontentements, toutes les rancœurs, toutes les détresses. Nous sommes donc face à un faisceau de causes, et donc à un faisceau de réponses possibles. La solution miracle n’existe pas.

[A suivre…]

– Source : OursVert, le blog d’Enzo Poultreniez