Un système à bout de souffle (1)

Si le mouvement des « gilets jaunes » exprime avant tout un ras-le-bol fiscal et un profond sentiment d’injustice face à l’impôt, il marque aussi et peut-être surtout le symptôme d’un échec patent de notre modèle de développement économique et territorial.

Ce modèle capitaliste, de production et d’accumulation de richesses, est un modèle en soi inégalitaire : principe et fin du système, l’accumulation du capital implique l’existence et le creusement d’inégalités entre les personnes et les territoires. Et ce, pour une raison simple : l’accumulation infinie (ou pensée comme telle) de ressources finies puisque terrestres aboutit nécessairement à ‘ce qu’il y ait plus de richesses pour certains et moins pour d’autres’, que ces autres soient les plus fragiles ou les générations futures. Or laissée à elle-même, cette dynamique d’aggravation croissante des inégalités n’est ni socialement ni politiquement tenable.

Elle trouva historiquement des mécanismes de correction automatique qui, s’ils ne compensèrent pas le creusement des inégalités, permirent d’en masquer les aspects les plus injustes en offrant à tout un chacun des perspectives d’accumulation… qui en retour aidaient à la consolidation et au développement du système. C’est en partie l’histoire du XXè siècle qui fit mentir les prédictions révolutionnaires de Marx : les contradictions lourdes du capitalisme ne débouchèrent pas sur son effondrement. Le système s’était trouvé des soupapes, la principale étant la société de marché et de consommation, nourrie d’une mythologie de l’ascension sociale via le prisme de l’amélioration du niveau de vie… et donc du niveau de consommation énergétique.

En effet, au coeur de cette mythologie du progrès matériel pour tous, se tenait essentiellement l’accès peu onéreux à l’énergie – au pétrole principalement, aisément utilisable et distribuable – puis au foncier. Accroître la quantité de pétrole et donc d’énergie disponible pour chacun revenait à améliorer le niveau de vie général : accès à une alimentation abondante, à une mobilité débridée, au confort d’un habitat moderne chauffé et électrifié, bref à tous les bienfaits de la modernité urbaine…

La croissance économique de l’ère industrielle, et plus encore de l’ère pétrolière, reposait donc sur deux piliers :

  • l’extraction et la destruction sans cesse accélérée d’une ressource naturelle, sans souci ni de sa régénération géologique (des millions d’années), ni des conséquences de sa transformation en dioxyde de carbone (réchauffement climatique) ;
  • la démocratisation de ses bienfaits à la fois comme remède aux inégalités engendrées et comme courroie d’entraînement de la croissance du « marché » et du système.

Ce furent, par exemple, aux États-Unis, nation pionnière dans cette économie du pétrole, la surpuissance quasi monopolistique de l’empire Rockefeller, incarnation presque idéale du processus d’accumulation inégalitaire, auquel répondirent les législations anti-trusts dans un premier temps puis surtout le compromis du New Deal et du Fordisme qui plongea la société américaine tout entière dans les ‘années folles’ du pétrole, les fameuses Trente Glorieuses.

A partir des années 1970, alors qu’il devint plus difficile d’accroître les quantités d’énergie disponibles par personne dans les pays occidentaux, tant du fait de la fin des gisements faciles (crises pétrolières) que du fait d’une demande croissante des pays qu’on dira plus tard émergents, on trouva un complément au carburant premier qu’était le pétrole : le foncier, c’est-à-dire l’espace. S’il fut toujours une composante de la croissance américaine, il constitua une ressource quasi nouvelle en Europe et en France, notamment, où les espaces disponibles – libérés par l’exode rural finissant – permirent une consommation et une redistribution débridées, bien plus que partout ailleurs sur le vieux continent. Les ‘Trente Piteuses’ n’autorisant plus de forte perspective de croissance heureuse et partagée, la promesse faite à chacun de devenir propriétaire d’un terrain et d’une maison vint renforcer la dissimulation des inégalités sociales et territoriales. Ici encore, on fondait un système d’accumulation sur le gaspillage d’une ressource naturelle – les sols – sans se soucier des conséquences ni écologiques ni sociales de ce phénomène d’étalement urbain. Chacun y retrouvait en effet son intérêt : nouveaux accédants à la propriété, communes périurbaines regagnant des habitants qu’elles avaient jusque-là perdu à cause de l’exode rural, secteurs du BTP et de l’automobile s’ouvrant de nouvelles perspectives de croissance, sans parler des acteurs bancaires qui trouvaient là le ressort d’une activité financière fondée sur la base apparemment solide de l’hypothèque foncière. Ce système de croissance débridée conduisit tout droit, dans les excès caricaturaux dont les États-Unis ont le secret, à la crise des ‘subprimes’ de 2008. Crise déclenchée par une double tension sur les ressources en pétrole et en sols et donc sur leurs prix, sur le pouvoir d’achat et les capacités de remboursement des ménages américains modestes !

Partie 2

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